LE FOU DE LOKOSSA

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JEROME CARLOS CHRONIQUEUR ET ANALYSTE POLITIQUE « LE FOU DE LOKOSSA »

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Si, pour une raison ou une autre, vous deviez vous trouver dans le Mono-Couffo, deux départements du Sud-Ouest de notre pays, vous ne devriez pas en repartir sans chercher à rencontrer le « fou de Lokossa ». « La Nouvelle Tribune » du mercredi 27 août 2008, raconte la fascinante histoire du docteur vétérinaire Michel Babadjidé, sous la plume de Adrien Ahanhanzo Glèlè, ingénieur agronome de son état, président de Transparency International Bénin. Michel Babadjidé, à en croire l’auteur de l’article, est un cadre comme il faut, mais un cadre qui refuse d’avancer sur les sentiers sinueux du développement de son pays en faisant comme tous les autres cadres.
« Le fou de Lokossa », écrit Adrien Ahanhanzo Glèlè, c’est le docteur vétérinaire Michel Babadjidé, totalement inconnu au « sérail du changement ». (…) Ce « fou » a dit au préfet du Mono-Couffo, à la veille du 1er août, que lui n’irait pas au défilé de l’indépendance, mais qu’il sollicitait du Préfet un espace de 2 mètres sur 2 , donc 4m2 sur le trottoir, non loin du podium officiel pour une exposition ». On le lui accorda avec curiosité. Il y installa un grillage cubique, avec à l’intérieur, une poule et ses 48 poussins ! « L’indépendance, c’est pouvoir produire des poules avec plus de 40 poussins » a-t-il écrit sur le panneau » (fin de citation)
Adrien Ahanhanzo Glèlè poursuit son article en racontant comment « le fou de Lokassa », jette les bases d’un développement alternatif responsable, ceci sans tambour ni trompette, loin de la bureaucratie paresseuse et paperassière dans laquelle s’embourbe notre administration.
Le Dr Michel Babadjidé s’applique ainsi à écrire une nouvelle version du développement, non avec des mots, mais par des faits et dans les faits, sur le terrain concret de l’action au quotidien et au plus près des préoccupations des populations. Il s’agit, au vrai, d’une rupture d’avec les doctes théories sur le sujet, d’avec les savantes spéculations de la pléiade de spécialistes qui en vivent, d’avec le concert tonitruant de la foule des experts et des consultants en tout genre, ces agro touristes qui écument nos campagnes. Il nous a semblé avoir assez bien entendu et surtout avoir assez bien compris la leçon de développement du « fou de Lokossa ».
Première grande leçon. Le développement ne se trouve pas souvent là où l’on s’acharne à le chercher. Ne dites surtout pas à nos cadres, ces bêtes à concours bardés de diplômes, qu’ils ne sont pas des développeurs. Pourtant, la plupart d’entre eux n’ont pas de cesse qu’ils n’aient conquis un poste politique, décroché une fonction importante et gratifiante dans les hautes sphères du pouvoir d’Etat.

Cela fait cinq décennies que la comédie dure. Nous continuons, en effet, de concevoir le développement depuis le calme feutré de nos bureaux de la capitale, ou des chefs lieux de régions, en déconnexion totale avec les réalités des potentiels bénéficiaires de nos actions, d’impulser le développement de loin, plus précisément de là-haut, à la manière d’une pluie venue du ciel pour arroser la pauvreté et caresser la misère des populations à la base, de nous emmêler les pédales, en jonglant avec des chiffres et des statistiques qui ne disent et ne signifient pas grand-chose. Á ce jeu de dupes, rien ne bouge, rien n’avance. Mais nos cadres développeurs, toujours plus déterminés à tricher avec le développement, continuent de se bousculer au portillon, de faire le pied de grue dans les salles d’attente de l’administration, les bras chargés de CV, de grenouiller et de magouiller dur les veilles des remaniements ministériels, de jouir tranquillement des avantages acquis, des privilèges négociés, si ce n’est des biens détournés.

Deuxième grande leçon. Le développement ne peut plus et ne doit plus se concevoir et se conduire comme nous le faisons. En effet, le modèle de développement que nous trimbalons jusqu’ici fonctionne sur le mode d’un transfert d’allocations, de capacités, de ressources d’un centre pourvoyeur à un autre en situation de récepteur, de capteur, de collecteur. Ceci, à l’image de la sébile du mendiant qui accueille et reçoit, de temps à autre, les piécettes que des âmes charitables y déposent.
« Le fou de Lokossa » a tout simplement compris, pour faire la différence, ce que Montesquieu voulait dire en écrivant ceci : « Pour faire de grandes choses, il ne faut pas être au-dessus des hommes, il faut être avec eux ». Pour dire que le développeur, le vrai, ne distille pas des recettes de développement, mais participe à la promotion d’autres développeurs qui apprennent à se prendre en charge et à s’approprier les diverses démarches conduisant à leur libération. Pour dire également que le développeur, le vrai, est totalement immergé, comme un poisson dans l’eau, dans son milieu d’action. Car le développement ne se décrète pas, le développement ne se télécommande pas. Il n’est de développement que d’individu, parce que le développement est renouvellement mental, approfondissement intérieur. Il mêle tout à la fois l’altitude, c'est-à-dire la hauteur des idées et des pensées et l’attitude, c'est-à-dire la qualité des comportements sur le terrain des valeurs.
Troisième grande leçon. Le développement est une œuvre grandiose de libération qui aura besoin, pour s’accomplir, d’autres fous, à l’image du « fou de Lokossa », des fous de plus en plus nombreux pour créer une masse critique victorieuse de fous du développement, sur toute l’étendue du territoire national. La folie, ici, loin d’être une altération de la santé psychique, entraînant des troubles de comportement, est volonté farouche de rupture, détermination à explorer d’autres voies, engagement à être différent, pour ne pas faire comme tout le monde, engagement à rester soi-même, pour ne pas se laisser dissoudre dans le lot commun. C’est Joseph Ki-Zerbo qui a raison, en nous ancrant dans cette vérité : « On ne développe pas, on se développe ».
Écrit Par Jérôme Carlos
La chronique du jour du 29 août 2008